Trois livres au programme de cette 3ème revue de lectures. Trois auteurs aux parcours très différents, aux univers bien singuliers et au style particulier.
Tout d’abord le dernier Goncourt. Un bon gros pavé de plus de 700 pages qui m’a accaparée pendant plusieurs semaines. La lecture de la Maison vide est une épreuve de fond. Il m’a fallu fournir des efforts réguliers pour en venir à bout et surtout ne pas le lâcher alors que d’autres livres me faisaient de l’oeil. Mais bien que dense et demandant une réelle concentration - et de la ténacité - c’est une lecture que je ne regrette pas.
Le deuxième livre dont je veux vous parler dans ce numéro est un roman de Baptiste Beaulieu intitulé Où vont les larmes quand elles sèchent. Un regard intéressant sur le métier de soignant.
Enfin, le troisième livre que j’ai retenu est d’une forme inclassable. Il oscille entre récit, poésie et roman. Il s’agit du livre de Laure Morali Les géantes. Un voyage entre Québec et Bretagne dans le sillage des baleines.
1. La maison vide de Laurent Mauvignier
Dans ce roman Mauvignier nous livre une partie de son histoire familiale. Je dis roman car, de son propre aveu, il a essayé de reconstituer cette histoire à partir des éléments dont il disposait. A savoir une maison vide, quelques objets, et ce que ses proches - mère, père, oncle et tantes - ont bien voulu lui dire. Une histoire ancrée dans cette maison qui a vu défiler plusieurs générations.
L’auteur remonte au temps de ses arrière arrière-grands-parents qui possédaient, outre la maison, des terres, une scierie et des logements loués à l’année à des ouvriers et des paysans. Il nous raconte leur vie, le quotidien dans le hameau. Il nous décrit ses aïeux. Enfin, décrit n’est pas le terme exact. Il les peint selon ce qu’il a entendu à leur propos. Il tire un fil et, dans un style un peu proustien, évoque des hommes et des femmes qui ont peut-être existé. Parce qu’il dispose de peu de matière. Il recontextualise leur vie à travers les grands événements du 20ème siècle. Sans jamais l’idéaliser. Au contraire. Il cherche à mette en lumière le côté sombre de leur vie, un côté qui pourrait peut-être expliquer des choses vécues dans sa propre vie et notamment le suicide de son père. Qu’est-ce qui pouvait le torturer au point de vouloir se supprimer?
Dans la maison, l’auteur a retrouvé des objets d’un lointain passé. Des objets ayant appartenu à ses arrière-grands-parents mais rien n’ayant appartenu à sa grand-mère paternelle. Comme si on avait voulu effacer sa présence. Comme si elle n’avait jamais existé. De fil en aiguille il brode ce qui a pu se passer. Il n’est sûr de rien. Pourquoi a-t-elle été bannie de l’histoire familiale? L’a-t-on bannie parce qu’on en avait honte? Parce qu’elle a donné son corps à l’ennemi en espérant avoir des nouvelles de son mari fait prisonnier et déporté? Parce qu’elle a été tondue à la Libération pour avoir collaboré?
Laurent Mauvignier reconstitue comme il peut; comme il veut aussi. Mais il n’enjolive rien. Il imagine seulement pour tenter de comprendre. C’est dense, riche, les caractères des protagonistes sont fouillés. Il conjecture leurs pensées. Tout cela dans une langue soutenue qui demande attention mais une langue qui nous enrichit.
La maison vide de Laurent MAUVIGNIER (Ed. de Minuit - 2025)
2. Où vont les larmes quand elles sèchent de Baptiste BEAULIEU
Ce roman traînait dans mes étagères depuis un moment. Je l’avais acheté parce que la quatrième de couverture faisait état d’une histoire dans le milieu médical. Ma curiosité avait été piquée.
Dans ce roman Baptiste Beaulieu raconte le quotidien d’un jeune médecin généraliste installé depuis peu. Il a choisi la médecine de ville suite à un incident qui s’est produit alors qu’il était interne au SAMU dans une ville du sud-ouest. Une mère paniquée les appelle. Son fils de 6 ans convulse. Elle leur donne l’adresse mais, dans sa hâte, se trompe dans le numéro de la rue. Elle leur donne le 42 au lieu du 24. Il leur aurait fallu six minutes pour arriver au domicile du patient mais à cause de l’erreur, ils en mettent douze. Et ces six minutes supplémentaires sont fatales. Depuis ce jour, le jeune médecin ne sait plus pleurer et pourtant il aimerait faire sortir tout le chagrin qu’il a en lui. Ses larmes restent coincées dans sa gorge.
Le narrateur de l’histoire, Jean, est un double de l’auteur. Baptiste Beaulieu est médecin généraliste le jour et écrivain la nuit. Il interroge l’injustice de la maladie, le rapport des hommes et des femmes à celle-ci. Il raconte la vieillesse, les violences conjugales, l’homosexualité… C’est bouleversant, poétique et plein d’humour. J’ai beaucoup ri.
Où vont les larmes quand elles sèchent de Baptiste BEAULIEU (Collection Proche - 2024)
3. Les géantes de Laure MORALI
Je ne connaissais pas Laure Morali avant de la découvrir au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. Son dernier livre, édité chez Dépaysage dans la collection “Animales”, nous entraîne dans le sillage des baleines entre Québec et Bretagne. Et nous voyageons, en bateau et en peinture, entre les géantes des mers et les fleurs du littoral. Nous écoutons leur chant et le bruit du vent.
La narratrice y évoque l’amitié et l’étude des cétacés. Plantée sur un voilier nommé Léto elle peint les animaux. Elle partage aussi les confidences des marins; des scientifiques chargés d’étudier les routes des baleines, narvals et autres grands mammifères des profondeurs.
Dans ces pages émerge aussi un lien particulier entre ceux qui sont à la surface et ceux qui sont sous l’eau. Une intimité qui naît entre les humains et les animaux. C’est poétique, c’est doux, on se laisse porter par l’eau. Parfois on plonge. La remontée est lente et on en ressort transformé.
Il tombe des cordes à peler le courage. Nous naviguons sous une bruine de vents sud-ouest. À tribord: Trois-Pistoles, où le narval a été aperçu la première fois. Les rouleaux sculptés par le suroît s’accouplent aux courants en lames métalliques, reflets de sommets brumeux. (p. 64)
Les géantes de Laure Morali (Ed. Dépaysage - 2026)

